samedi 6 février 2016

L'art d'être parfaite

Rêves de garçons
Laura Kasischke

Livre de poche, 2009.

A la fin des années 1970, trois pom-pom girls quittent leur camp de vacances à bord d'une Mustang décapotable dans l'espoir de se baigner dans le mystérieux Lac des Amants. Dans leur insouciance, elles sourient à deux garçons croisés en chemin. Mauvais choix au mauvais moment. Soudain, cette journée idyllique tourne au cauchemar. 
Rêves de garçons est une plongée au cœur d'un univers adolescent dépeint avec une justesse sans égale. Une fois de plus, Laura Kasischke s'attache à détourner avec beaucoup de férocité certains clichés de l'Amérique contemporaine et nous laisse, jusqu'à la révélation finale, dans l'imminence de la catastrophe.

J'ai découvert l'univers particulier de Laura Kasischke avec l'excellent Esprit d'hiver l'année passée. J'ai poursuivi ma découverte de l'auteure américaine avec Rêves de garçons. Même si ce dernier n'a pas l'intensité d'Esprit d'hiver, j'ai adoré parcourir les pages de ce passionnant roman. 
Nous plongeons dans les années 70. Musique, pom-pom girls, marshmallows grillés, camp de vacances, adolescence. 
Laura Kasischke m'a de nouveau manipulée. Tout comme avec Esprit d'hiver, elle nous mène par le bout du nez et la fin du roman nous laisse mal à l'aise. J'aime l'ambiance particulière des romans de Kasischke. Il y a cette angoisse qui nous fait frissonner, nous prend à la gorge, alors que finalement rien est réellement effrayant dans ces pages. Il ne s'agit que de sous-entendus. C'est notre imagination qui est, au final, effrayante. Comme dans Esprit d'hiver, c'est tout ce qu'on s'invente (Secrets? Fantômes? Meurtre?) qui nous fait peur. Laura Kasischke installe l'ambiance avec brio (la nuit, une forêt sombre, des bruits étranges), notre imagination fait le reste. J'ai terminé ce roman à la lampe poche dans mon lit, le nuit noire et profonde tout autour de moi, je dois avouer que mon cœur palpitait dangereusement durant certaines scènes. 
Kristy Sweetland est la parfaite jeune femme américaine. Polie, bonne élève, sage, belle, gentille et toujours souriante. Sans s'attacher à ce personnage, je reconnais qu'on se laisse prendre au jeu de cette charmante pom-pom girls. A côté de son amie Desiree, allumeuse et peu sympathique, ou alors la rousse Kristi (avec un -i- elle), très fière et hautaine, notre héroïne apparaît douce et attendrissante. 
J'ai été induite en erreur dès le début. Pour moi, j'allais lire le récit de gentilles jeunes filles persécutées par de vilains sociopathes. Peut-être suis-je assez naïve, mais je ne m'attendais absolument pas à ce revirement de situation dans les dernières pages. Je ne peux malheureusement en dire plus sans vous révéler certains détails. Je préfère donc me taire, même si l'envie de discuter du roman, et surtout de l'héroïne, est très forte. C'est extrêmement frustrant, car Rêves de garçons est un roman "ouvert". Comme Esprit d'hiver, la fin de l'histoire n'apporte pas toutes les réponses, le caractère des personnages mériteraient de longs débats et notre sentiment de mal être en refermant ce texte appelle à la discussion et à l'échange.  
Laura Kasischke, tout comme Joyce Carol Oates, casse les clichés et brise les faux semblants de cette Amérique faite d'apparences. Elle met en lumière que tout n'est pas aussi blanc ou aussi noir qu'on l’imagine. Nous avons tous nos névroses, nos obsessions. Derrière la façade parfaite de notre petite vie parfaite se cache des peurs, des mensonges, des espoirs
Je continuerai à découvrir Laura Kasischke. J'aime ses ambiances parfaitement maîtrisées, cette peur qui se glisse entre les pages alors que ce qui est lu n'est pas terrifiant ou sanglant, ces personnages complexes et cette vive critique de la bonne société américaine. 
" Comme il serait étrange, au bout d'une existence mutique, de s'apercevoir qu'on possédait depuis toujours au fond de soi ce cri sauvage, à l'opposé de la voix qu'on aurait pu imaginer : une petit voix lapine, courtoise, à peine audible sous l'épaisse fourrure. Alors que depuis tout ce temps, on abritait une furie, le cri d'une jeune fille en fuite qu'un inconnu attrapait par la natte et précipitait à terre. "(Rêves de garçons, Laura Kasischke, Livre de poche, 2009)

6 commentaires:

Moka a dit…

Il faut que je découvre cette auteur.

unlivreunthe a dit…

Faut que j'en lise d'autres d'elle !!

Mrs Figg a dit…

J'aime (presque) tout de l'auteur :-) C'est vrai que la fin de ce titre en particulier est étonnante et que L.Kasischke ne induit en erreur (volontairement) pendant tout le roman, grâce à ces ambiances dont elle a le secret ...

Ellettres a dit…

Ayant lu très récemment Esprit d'hiver (je crois que c'était ton billet qui m'avait donné envie), j'ai très envie de poursuivre avec l'auteure ! Alors pourquoi pas celui-là même si tu as l'air un peu moins enthousiaste que pour Esprit d'hiver...

Praline Pralineries a dit…

Je suis complètement fan de cette auteur, j'aime me laisser piéger par ses ambiances pesantes et ses métaphores morbides. Avec ce titre, elle était définitivement entrée dans mon panthéon personnel.

Christelle H. a dit…

Je suis une inconditionnelle de Laira Kasischke, elle me fascine, ses romans sont envoûtants, passionnants et bien écrits. C'est vraiment de la grande littérature contempraine, pour moi. Très jolie critique ! As-tu délà lu "les revenants"?