mercredi 11 mai 2016

Pax romana

Mémoires d'Hadrien
Marguerite Yourcenar

 Folio, 2015.


Cette œuvre, qui est à la fois roman, histoire, poésie, a été saluée par la critique française et mondiale comme un événement littéraire. En imaginant les Mémoires d'un grand empereur romain, l'auteur a voulu «refaire du dedans ce que les archéologues du XIXe siècle ont fait du dehors». Jugeant sans complaisance sa vie d'homme et son œuvre politique, Hadrien n'ignore pas que Rome, malgré sa grandeur, finira un jour par périr, mais son réalisme romain et son humanisme hérité des Grecs lui font sentir l'importance de penser et de servir jusqu'au bout.

«... Je me sentais responsable de la beauté du monde», dit ce héros dont les problèmes sont ceux de l'homme de tous les temps : les dangers mortels qui du dedans et du dehors confrontent les civilisations, la quête d'un accord harmonieux entre le bonheur et la «discipline auguste», entre l'intelligence et la volonté.


J'ai eu la chance de lire ce roman en Italie, à Rome. Être, le matin, au cœur du Colisée et retrouver les pages des Mémoires d'Hadrien le soir lovée sous la couette n'a pas de prix.
C'est un roman riche, puissant, vibrant dont je vais avoir bien du mal à parler. C'est un texte qui mériterait une relecture. Il y a tant de choses dedans qu'il est difficile d'évoquer ce roman sans se sentir insipide. 
J'ai eu peur en l'ouvrant de trouver trop de pédantisme. J'y ai trouvé au contraire beaucoup d'humanité et de sensibilité. De façon décousue, l’empereur Hadrien livre à Marc Aurèle le récit de sa vie. Il erre dans ses souvenirs. On le suit. Tyran tout en étant philosophe et pacifique, je me suis attachée à cet empereur s'interrogeant sur sa vie. 
J'ai souvent lu, sur la toile, que ce roman était difficile à lire. Je n'ai pas ressenti ça. J'ai eu la chance d'être portée par le texte. Je l'ai trouvé fluide et envoûtant. Le style rigoureux et poétique de Yourcenar m'a séduite. Je m'y plongeais même avec délectation. Des paysages d'une grande beauté, des personnages vivants, une analyse fine de l'esprit d'un grand homme.
"Et c'est alors que m'apparut le plus sage de mes bons génies: Plotine. Il y avait près de vingt ans que je connaissais l'impératrice. Nous étions du même milieu; nous avions à peu près le même âge. Je lui avais vu vivre avec calme une existence presque aussi contrainte que la mienne, et plus dépourvue d'avenir. Elle m'avait soutenu, sans paraître s'apercevoir qu'elle le faisait, dans mes moments difficiles. Mais ce fut durant les mauvais jours d'Antioche que sa présence me devint inestimable, comme plus tard son estime le resta toujours, et j'eus celle-ci jusqu'à sa mort. Je pris l'habitude de cette figure en vêtements blancs, aussi simples que peuvent l'être ceux d'une femme, de ses silences, de ses paroles mesurées qui n'étaient jamais que des réponses, et les plus nettes possible. Son aspect ne détonnait en rien dans ce palais plus antique que les splendeurs de Rome: cette fille de parvenus était digne des Séleucides. Nous étions d'accord presque sur tout. Nous avions tous deux la passion d'orner, puis de dépouiller notre âme, d'éprouver notre esprit à toutes les pierres de touche. Elle inclinait à la philosophie épicurienne, ce lit étroit, mais propre, sur lequel j'ai parfois étendu ma pensée. Le mystère des dieux, qui me hantait, ne l'inquiétait pas; elle n'avait pas non plus mon goût passionné des corps. Elle était chaste par dégoût du facile, généreuse par décision plutôt que par nature, sagement méfiante, mais prête à tout accepter d'un ami, même ses inévitables erreurs. L'amitié était un choix où elle s'engageait tout entière; elle s'y livrait absolument, et comme je ne l'ai fait qu'à l'amour. Elle m'a connu mieux que personne; je lui ai laissé voir ce que j'ai soigneusement dissimulé à tout autre: par exemple, de secrètes lâchetés. J'aime à croire que, de son côté, elle ne m'a presque rien tu. L'intimité des corps, qui n'exista jamais entre nous, a été compensée par ce contact de deux esprits étroitement mêlés l'un à l'autre. " (p95/96)
Document politique, historique, philosophique, littéraire, Mémoires d'Hadrien est un texte très riche. Instructif tout en ayant l'aspect enveloppant d'un roman
Il faudrait en parler bien longtemps pour réussir à mettre en avant l'intelligence de ce roman. Il y a tant à dire et je n'arrive pas à écrire un mot convenable. 
Mémoires d'Hadrien est un très grand roman, ambitieux, complexe, profond, mais terriblement juste. 

(Pour l'anecdote, l'extrait ci-dessous a été lu dans le train. J'étais assise à côté de deux passagers, des amis vraisemblablement, d'une quinzaine d'années. Ils avaient l'air de très bien se connaître et de s'apprécier. Ils ont pourtant passé le trajet chacun greffé à son téléphone portable ... sans s'adresser un mot. Les paroles de Yourcenar ont tout de suite trouvé un écho). 
« Je doute que toute la philosophie du monde parvienne à supprimer l'esclavage : on en changera tout au plus le nom. Je suis capable d'imaginer des formes de servitude pires que les nôtres parce que plus insidieuses : soit qu'on réussisse à transformer les hommes en machines stupides et satisfaites, qui se croient libres alors qu'elles sont asservies, soit qu'on développe chez eux, à l'exclusion des loisirs et des plaisirs humains, un goût du travail aussi forcené que la passion de la guerre chez les races barbares. A cette servitude de l'esprit, ou de l'imagination humaine, je préfère encore notre esclavage de fait. » 
(Mémoires d'Hadrien, Marguerite Yourcenar, Folio, p 129) 
(Photos : Romanza2016)

3 commentaires:

unlivreunthe a dit…

Ton avis donne envie de le relire, je l'avais lu il y a quelques années mais j'étais passé à côté.
Peut-être faut-il être à Rome pour le savourer ?!

Dominique a dit…

C'est un très grand livre et un récit magnifique
Même si je crois que malgré tout je préfère l'oeuvre au noir`
j'ai les deux en livre audio et c'est aussi une belle façon de s'immerger dans le récit

Fleur a dit…

C'est un classique que je veux lire depuis quelques temps mais je n'ose pas car je n'ai pas de connaissances historiques approfondies.