jeudi 10 août 2017

" Jamais il ne faut vouloir mettre de point final "

Itinéraire d'enfance
Duong Thu Huong

Le livre de poche, 2009.

Fin des années 1950 au Viêtnam. Bê a douze ans, sa vie dans le bourg de Rêu s’organise entre sa mère, ses amis et ses professeurs. Son père, soldat, est en garnison à la frontière nord. Pour avoir pris la défense d’une de ses camarades abusée par un professeur, elle se voit brutalement exclue de l’école. Révoltée, elle s’enfuit de chez elle, avec sa meilleure amie, pour rejoindre son père.

Commence alors un étonnant périple: les deux adolescentes, livrées à elles-mêmes, sans un sou en poche, finiront par arriver à destination, après des aventures palpitantes et souvent cocasses: Bê la meneuse, non contente d’avoir tué le cochon et participé à la chasse au tigre, va également confondre un sorcier charlatan et jouer les infirmières de fortune.
Roman d’apprentissage, ce livre limpide et captivant dépeint magnifiquement, dans un festival de sons, d’odeurs, de couleurs et de paysages, la réalité du Viêtnam après la guerre d’Indochine


Quelle douceur que ce joli roman! J'y ai trouvé tout ce que j'aime : petits plaisirs simples, beauté des paysages, amitié. Ce roman initiatique est un petit bijou à savourer.
Bê et Loan sont deux amies de 12 ans, très différentes mais très proches. Bê est courageuse, intelligente et déterminée. Loan est gentille, sensible et un brin peureuse. Quand Bê est subitement virée de son école et interdite de scolarité dans tout le département, elle décide de traverser le pays pour retrouver son père. Sa meilleure amie choisit de la suivre, fuyant un beau-père odieux. Comme j'ai aimé suivre les péripéties de Bê et Loan! Sur leur chemin, elles rencontrent certaines personnes peu sympathiques, mais beaucoup de gens généreux, de personnalités inoubliables. Tout au long du roman, on sourit, on tremble, on se met en colère, on pleure d'émotions. 
J'ai aimé l'amour que Bê porte au savoir, à l'étude, à l'école. Lire de tels témoignages fait toujours du bien et c'est important de rappeler à nos écoliers français que l'instruction n'est pas évidente partout, que certains enfants n'ont pas leur chance*.
Ce que j'ai préféré reste la description des instants simples : des beignets de haricots sucrés partagés autour d'un feu, des patates douces cuites dans les cendres, un sourire, une main tendue, ... 
Un joli voyage qui donne une envie folle de découvrir le Vietnam. Une histoire toute simple, émouvante qui m'a totalement engloutie.

 *(A ce sujet, je vous invite fortement à regarder les excellents reportages Chemins d'école que vous pouvez trouver sur Arte. Mon garçon de 6 ans et moi-même les regardons régulièrement. Ils sont courts, justes et passionnants. Je suis ébahie par la volonté de ses enfants qui sont prêts à tout pour apprendre)
" Un dernier rayon de soleil s'accroche encore aux pointes des plus hautes branches de bambous et des mangousiers qui s'agitent à la moindre brise. De vieux crapauds, dissimulés dans les coins des murs, entonnent leurs croassements grinçants. Des sauterelles, arrivant des champs, se cognent contre ma tête, me chatouillent l'oreille. Je redoute qu'une grenouille ou un kaloula me saute dans le bol de soja ou de plat de poisson. Par bonheur rien de tout cela n'arrive. Mes hôtes, habitués à manger dans la nature, ne semblent pas se poser de telles questions. Plus tard, je trouverai que manger dehors est un vrai bonheur. L'air vivifiant du soir donne plus d'appétit, sans compter que le paysage ne fait qu'augmenter le plaisir d'un repas frugal. "
 Itinéraire d'enfance, Duong thu Huong, Le livre de poche, 2009
(Photos : Romanza2017)

mardi 1 août 2017

Du sang dans la neige

A la grâce des hommes
Hannah Kent

Pocket, 2016.

Islande, 13 mars 1828. Agnes Magnúsdóttir est reconnue coupable de l’assassinat de Natan Ketilsson, son amant, et condamnée à mort. En attendant son exécution, la prisonnière est placée comme servante dans une ferme reculée. Horrifiés à l’idée d’héberger une meurtrière, le fermier, sa femme et leurs deux filles évitent tout contact avec Agnes, qui leur inspire autant de peur que de dégoût. Au fil des mois, elle devra apprendre à vivre au sein de cette famille hostile. Malgré les peurs réciproques, la violence, les préjugés, les colères et la mort annoncée.
Et la vérité qu’Agnes voudrait pouvoir faire entendre alors que personne ne semble prêt à l’écouter.


A la grâce des hommes prend son lecteur par la main et l'emmène loin. Dans cette Islande glaciale, rude, mais aux foyers chaleureux. 
A la grâce des hommes nous conte l'histoire d'Agnes, la dernière femme condamnée à mort en Islande. Sans tomber dans le pathos, le roman revient sur les derniers mois de cette femme secrète et tourmentée. Bien que l'écriture ne soit pas transcendante, je lui reconnais beaucoup de justesse. Le texte est agréable à lire, le style est fluide et rigoureux
Je suis totalement plongée dans cette ambiance alternant huis clos étouffant, confidences à la lueur d'une bougie et étendue nue, froide, soufflée par les vents. Le point fort de ce texte est vraiment l'évocation de l'Islande et de ses habitants. J'ai beaucoup appris à la lecture de ce roman qui me donne, encore plus qu'avant, envie de découvrir cette île.  
L'histoire est émouvante. On s'attache à Agnes et c'est en frissonnant que l'on voit venir le dénouement. Si certains aspects sont un peu trop romanesques, A la grâce des hommes est dans l'ensemble un roman intelligent, très fin et bouleversant. Certaines scènes sont très bien écrites et j'ai de nombreuses images en tête.
On plonge dans ce roman et il est assez dur de s'en sortir. 
Un texte à découvrir. 
" Ils disent que je dois mourir. Ils disent que j'ai volé à ces hommes leur dernier souffle et qu'ils doivent voler le mien.Comme si nous étions des bougies - je vois palpiter leurs flammes graisseuses dans l'obscurité et le mugissement du vent. Et je crois entendre des pas déchirer le silence. D'horribles pas qui viennent à moi, qui viennent pour éteindre et emporter ma pauvre vie dans un ruban de fumée grise. Je me disperserai dans l'air nocturne. Ils nous éteindront tous, un à un, jusqu'à ce qu'ils ne s'éclairent plus qu'à la lueur de leurs propres bougies. Où serai-je alors ? "
A la grâce des hommes, Hannah Kent. 

(Photos : Romanza2017)

" Il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. "

La peste
Albert Camus

Folio, 2002.

Albert Camus publie La Peste en 1947 au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il y relate une épidémie de peste qui aurait sévi en 1940 à Oran. Au fil des pages, on assiste à l'extension progressive de la maladie et on observe la réaction de chacun face à l'épidémie : certains fuient, d'autres restent pour lutter. À travers ce roman, l'écrivain invite à réfléchir sur les valeurs de solidarité et d'engagement.

J'avais totalement été éblouie par L'étranger, ma première lecture de Camus. La peste ne m'a pas autant engloutie. Bien évidemment, je reste toujours aussi fascinée par l'écriture si particulière et envoûtante de Camus. Il nous offre des passages de pure beauté et une connaissance très fine de la nature humaine. Cependant, son ton si détaché et "journalistique" a eu, pour cette fois, raison de moi. Je suis restée observatrice, distante. Je n'ai pas réussi à rentrer dans le texte comme j'ai pu le faire avec L'étranger. Peut-être que mon esprit n'était pas disponible. 
L'histoire est assez angoissante. La peste envahit la ville, les hommes meurent les uns après les autres. L'ambiance est bien rendue et le génie de Camus crée une ambiance particulièrement étouffante. Rieux est un personnage tout aussi froid que Mersault. Du moins, en apparence. 
" Vous n’avez pas de cœur », lui avait-on dit un jour. Mais si, il en avait un. Il lui servait à supporter les vingt heures par jour où il voyait mourir des hommes qui étaient faits pour vivre. Il lui servait à recommencer tous les jours. Désormais, il avait juste assez de cœur pour ça."
J'aime m'identifier aux personnages des romans que je lis et Camus a une fâcheuse tendance à les rendre peu chaleureux et avenants. Si cela ne m'a pas empêchée d'adorer L'étranger, pour La peste il en fut autrement. Camus ne nous dit pas tout. J'aime cette finesse. Cependant, là, j'avoue, je suis restée un peu en-dehors. 

Même si ce ne fut pas une lecture "immersion", la plume de Camus est exceptionnelle et c'est un auteur à découvrir absolument. 
Je le retrouverai sans l'ombre d'un doute.
" Vous n'avez jamais vu fusiller un homme? Non, bien sûr, cela se fait généralement sur invitation et le public est choisi d'avance. Le résultat est que vous en êtes resté aux estampes et aux livres. Un bandeau, un poteau, et au loin quelques soldats. Eh bien, non! Savez-vous que le peloton des fusilleurs se place au contraire à un mètre cinquante du condamné? Savez-vous que si le condamné faisait deux pas en avant, il heurterait les fusils avec sa poitrine? Savez-vous qu'à cette courte distance, les fusilleurs concentrent leur tir sur la région du cœur et qu'à eux tous, avec leurs grosses balles, ils y font un trou où l'on pourrait mettre le poing? Non, vous ne le savez pas parce que ce sont là des détails dont on ne parle pas. Le sommeil des hommes est plus sacré que la vie pour les pestiférés. On ne doit pas empêcher les braves gens de dormir. Il y faudrait du mauvais goût, et le goût consiste à ne pas insister, tout le monde sait ça. Mais moi je n'ai pas bien dormi depuis ce temps là. Le mauvais goût m'est resté dans la bouche et je n'ai pas cessé d'insister, c'est-à-dire d'y penser. "
La peste, Albert Camus. 
(Photos : Romanza2017)